1/2 FESTIVAL FAR 2026: Condition animale
La chaire des poules
La chaire des poules est-il un spectacle antispéciste ? C'est une chose à laquelle on pourrait s'attendre. Après tout, la pièce tisse des liens entre la perception du corps des femmes et celui des poules, entre leurs fonctions reproductrices et la valorisation consumériste qu'en a fait notre société occidentale, quitte à supposer un lien de cause à effet entre patriarcat et industrie agroalimentaire.
Mais comme on le sait, là où il y a corrélation, il n'y a pas forcément cause. Et s'il est plus facile de s'imaginer que la source principale de tous nos maux est le patriarcat, c'est une idée trop simpliste pour rendre compte précisément de la réalité. De la même façon, s'il est également facile de s'imaginer déceler en La chaire des poules, une pièce résolument antispéciste, le résultat est nuancé.
Tout commence par un prologue en extérieur. Danaé Dario, comédienne et autrice du spectacle, arrive dans un costume de poulet (ou poule?) déplumé, comme prêt à être enfourné. Sur sa tête, un chapeau lui aussi en forme de poulet déplumé. Elle vient nous accueillir et lâche au passage un lapsus révélateur : le mot pute prend accidentellement la place du mot poule. Ce n'est pas surprenant, ironise la comédienne, les deux mots se ressemblent, on a vite fait de les confondre. Elle prend l'exemple de piano-panier, le récite à toute vitesse, avant de passer au duo poule-pute. L'ouverture est claire : il s'agira dans cette proposition scénique de tracer un lien entre ces deux corps, et le double sens du mot poule, désignant à la fois l'animal et, de manière dénigrante, une femme facile. D'un côté le volatile, exploité en masse pour sa viande ou sa progéniture, et de l'autre la femme, dont le corps est également exploité, réduit à sa fonction reproductrice et sexuelle.
Seulement, dès cet instant le spectacle révèle une faiblesse. De la même façon que la similarité phonique entre le mot pute et le mot poule n'est pas si évidente, le rapprochement symétrique opéré entre le destin d'une poule et celui d'une femme sonne un peu facile. L'idée est compréhensible, dans son énoncé, mais elle est déposée telle quelle et ne s'accompagne pas d'une argumentation plus détaillée. On serait en droit, par exemple, de voir d'abord dans le destin d'une poule en abattoir, un symptôme de plus d'une industrialisation massive de nos modes de consommation, et d'aller chercher la cause de ces symptômes plutôt du côté du capital que du patriarcat. Encore une fois, l'un bénéficie du pouvoir l'autre, mais l'un n'est forcément pas la conséquence de l'autre.
Mais très vite, on se rendra compte que ce n'est pas vraiment le sujet de La chaire des poules. Il ne sera pas question de mettre en perspective la production de chair animale en masse dans un monde régi par des lois économiques fallacieuses. Ici, le sort de la poule Roussette est avant tout mis en perspective avec le sort de la comédienne Danaé Dario, comme si leur vie était intimement liée, comme si l'une était le miroir de l'autre. Mais tout cela, malheureusement, demeure à l'heure actuelle encore de l'ordre du fantasme. Car mis à part cette ouverture, nous n'en apprendrons pas beaucoup plus sur ce lien que partagent Danaé et Roussette.
En effet, dès l'entrée du public, le spectacle prend une autre tournure : nous sommes face à ce qui ressemble à un appartement, ou plutôt au croisement entre un appartement et une cuisine d'hôpital (le sol est blanc, les meubles sont en métal inoxydable). Le rythme change brusquement. Danaé Dario s'installe avec sa poule sur scène. Des volets sont tirés, à travers lesquels la comédienne nous observe brièvement puis s'adresse à Roussette, pour lui proposer d'aller manger. Le repas a lieu, un plat de spaghetti partagé à deux. Une caméra est allumée, Danaé commence à s'apprêter et à se filmer. Le tout est projeté sur un grand fond derrière elle. Maquillée des lèvres à outrance, les fesses et la poitrine rembourrées (au point de ressembler aux bouffons chers au pédagogue Jacques Lecoq), Danaé Dario semble rediriger sa colère contre les hommes. Colère, hautement justifiée, contre les diktats de beauté, contre l'érotisation des regards, contre les pressions de la maternité. Et c'est là que se révèle le visage profond de La chaire des poules. Et peut-être aussi sa plus grande faiblesse.
Car en prenant cette tangente – même si le texte reste assez vague dans son ensemble – l'écart initiale ressenti entre la comédienne et le volatile ne fait que s'agrandir. Paradoxalement, la grande absente de La chaire des poules, c'est justement Roussette, la poule que nous voyons se balader sur scène. Elle est bien présente sur scène du début à la fin, on la voit se promener dans les limites définies du plateau, picorer de temps à autre quelque chose. Mais elle n'est pas le sujet dramaturgique central de la pièce. Le nœud du discours se situe bien autour de la figure incarnée par Danaé Dario.
Cela n'a rien de surprenant, bien entendu. Car malgré la volonté apparente du spectacle de requestionner certaines frontières érigées entre l'espèce humaine et animale, il n'en est pas moins évident qu'une différence fondamentale demeure tangible entre la comédienne et sa partenaire volatile : l'une parle, l'autre ne dit rien. Bien sûr, on pourrait ergoter longuement sur les modes de communication des oiseaux et argumenter que nous sommes simplement sourds à leur langage, que nous les regardons avec notre regard d'être humain. Mais c'est justement un nœud duquel tout être humain ne peut s'extraire : il est impossible pour nous de ne pas voir le monde avec notre regard d'être humain. Et de ce fait, il est impossible de ne pas voir La chaire des poules comme la rencontre de deux mondes hermétiques. Ce n'est pas une tragédie que de constater ça. Il y a même une beauté insondable dans le silence mystérieux d'un animal. Nous pouvons comprendre certaines choses en les observant mais il restera toujours un certain degré d'inconnu. Et même si le titre du spectacle joue sur leur homonymie, la chaire de Roussette, au sens de la tribune qui lui est offerte, ne peut qu'être vide.
Un moment flagrant de cette absence de parole est le choix de la comédienne, lors d'une scène brève du spectacle, de parler à la place de Roussette. Allongée sur le côté, elle observe sa poule, micro en main, et improvise ses répliques, imagine ce que pense Roussette de tout cela. Ici a lieu quelque chose de révélateur : le choix a donc été fait de prendre la parole à la place de l'animal. Qu'est-ce que cela dit du rapport qu'entretient le spectacle avec l'animal ? Cette question n'est pas anodine, sachant que pour cette création la comédienne et autrice Danaé Dario a collaboré avec le ShanjuLab.
Le ShanjuLab, basé à Gimel, se définit comme un lieu de recherche théâtrale sur la présence animale. Actif depuis plusieurs années, ses membres collaborent régulièrement avec le Théâtre de Vidy autour des questions animales, à travers notamment des séminaires de recherche, des conférences, des discussions ouvertes, et des spectacles, comme ce fut le cas avec Hate de Laetitia Dosch. Ce dernier spectacle, vu à Vidy, présente justement des similarités fondamentales avec La chaire des poules.
Ce n'est pas tant le fait qu'il y était aussi question d'une femme seule en scène avec un animal – un cheval chez Laetitia Dosch – ou que toutes deux exprimaient leur trouble et colère face aux violences de genre (même si Laetitia Dosch allait sur d'autres horizons, évoquant jusqu'au sort des réfugiés dans le Nord-Pas-De-Calais), mais plutôt que chacun prenait à un moment la parole à la place de l'animal en scène. Et dans les deux cas, l'animal était présent sur le plateau du début à la fin, tout en n'étant pas une figure réellement centrale du dispositif dramaturgique. J'insiste sur ce point car, si les deux animaux sont plus ou moins au centre du dispositif scénique, ils ne sont pas, dans le récit, le véritable sujet. Chez Laetitia Dosch, le cheval était même secondaire. Il s'agissait avant tout du récit autofictionnel d'une femme trentenaire, en proie à de nombreux doutes et à une possible crise existentielle profonde. Ce que je veux dire, et cela paraitra peut-être brutal, c'est que dans le cas de Hate, il y aurait pu y avoir n'importe quel autre animal sur scène, ça n'aurait pas changé grand chose (si ce n'est qu'un chien aurait sûrement demandé moins de contraintes logistiques). Je ne dirais pas cela pour La chaire des poules, où le lien dramaturgique entre la comédienne et la poule est plus nettement dessiné. Reste néanmoins le fait que l'animal n'est pas entièrement laissé à son mystère. Et que dire du lien entre cette femme sur scène et son animal ? Et bien pas grand chose malheureusement, puisque, comme dit plus haut, nous n'apprendrons pratiquement rien sur leur vie commune et sur ce qui les a mené toutes deux à se retrouver sur scène devant nous.
J'en reviens donc à ma question initiale : La chaire des poules est-il un spectacle antispéciste ? Oui, dans sa théorie. Mais le théâtre peut aisément se passer de théorie. Ou plutôt : il peut aisément interchanger une théorie pour une autre. Ce qui est invariable, c'est sa matérialité. Que serait un spectacle antispéciste dans sa formulation la plus directe ? Je n'ai pas de réponse toute faite. Je suppose qu'il exigerait une place plus nette au silence de l'animale. Peut-être même qu'il exigerait l'absence de tout animal. Car, au fond, ces animaux n'ont pas demandé à être présents ici, sur ce plateau de théâtre. C'est une question ouverte. Dans tous les cas, que ce soit chez Danaé Dario ou Laetitia Dosch, il serait aussi important de questionner la place qu'occupent les hommes dans la dramaturgie. Ne sont-ils pas trop présents, malgré leur absence sur le plateau ? Là aussi, c'est une question ouverte.

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