2/2 FESTIVAL FAR 2026: De l'amitié
Be CareFull
Cie Fluctus
Conception, performance: Faustino Blanchut et Kevin Blaser
Mise en scène: Antoine Zivelonghi
Création lumières: Marzio Picchetti
Scénographie et costume: Amelia Prazak
Musique: Cédric Blaser
Chorégraphie: Natalia Vallebona
Sur le papier, on pourrait craindre ce qu'on va voir. À une époque où des expressions comme empathie, bienveillance ou prendre soin pullulent dans le monde des arts de la scène et du cinéma, au point où on finit par se demander si tous ces artistes cherchent à se racheter de quelque chose, il est rassurant de voir émerger une œuvre comme Be CareFull.
Je n'ai rien contre le fait qu'on invite à plus de bienveillance. C'est toujours plus agréable à vivre que la malveillance. Je pense simplement que la bienveillance ne vaut rien contre la bonté. Et que dans le domaine des arts, au risque d'irriter les personnes allergiques au lexique chrétien, ce qui relève de la bonté produit une charge esthétique (et politique) autrement plus forte. La bonté ne sélectionne pas, elle se donne sans rien attendre en retour. Elle se donne même à celles et ceux qui ne la méritent pas, puisque la question du mérite est absente pour qui fait preuve de bonté. L'empathie, en revanche, est plus sélective. Comme expliquer, sinon, pourquoi autant de critiques s'insurgent parfois qu'un film ne leur offre pas de personnages sympathiques, à qui ils pourraient entrer en empathie ? Mais ce qui a lieu au sein de cette nouvelle création de la compagnie Fluctus est plus profond.
Le public attend en extérieur. Arrivent bientôt Faustino Blanchut, un siège attaché à son corps, et Kevin Blaser, en patins à roulettes et une sorte de capot sur la tête. Un trou au milieu de ce capot laisse voir sa bouche. Faustino soulève l'appui-tête qui lui cache le visage pour se tourner vers les spectateur.ices et leur poser des questions. C'est pour un sondage, dit-il. Les questions s'enchaînent, des questions du genre Avez-vous peur d'être seul ? Pendant ce temps, Kevin répète la même et unique phrase: J'ai faim. De temps à autre, Faustino se tourne vers lui pour lui donner quelque chose, une sorte de biscuit. Ils finissent par nous inviter à rentrer. Le sondage est terminé, merci à vous pour vos réponses. Nous tâcherons d'en prendre compte. Le public rentre dans la salle, où la scène est une large bande de tapis de danse noir. Le public est séparé en deux de chaque côté de la bande. Les deux interprètent rentrent à leur tour, tant bien que mal, puis commencent à se changer, se défont de leurs couches. Faustino finit par reprendre le siège et le capot pour les assembler sur ce qui s'avère être une trottinette de mobilité. Le genre qu'on a vu être utilisé aux États-Unis par des personnes en fort surpoids dans les supermarchés.
Kevin annonce qu'il a toujours faim, Faustino l'aide à se changer, semble s'occuper entièrement de lui. Rapidement se met en place la dynamique de cette première partie du spectacle. Kevin est entraîné dans la salle par Faustino, semblant rouler librement sur ses patins, légèrement apeuré mais agréablement surpris par cette découverte. La scène se transforme alors progressivement en une sorte de danse à deux, agrémentée de cascades burlesques. Car c'est là l'une des forces de la proposition de la cie Fluctus qui accueille facilement l'humour, le burlesque dans le rapport qui s'établit entre eux. Et ce burlesque n'est pas une pose, il est présent au premier degrés. C'est ce qui en fait sa force. Une chute est quelque chose de très simple, que nous comprenons tous et toutes. Quelqu'un glisse, tombe ou manque de tomber. C'est la force de la gravité. C'est d'une simplicité confondante, et pourtant c'est l'une des forces qui nous ramène le plus radicalement à notre condition humaine. Nous sommes rattachés à la terre par cette force, impossible de nous en échapper éperdument. Et c'est justement cette simplicité, présente à chaque instant dans Be CareFull, qui rend cette proposition touchante.
Ici, il n'y pas de discours sur le soin, ou notre besoin d'entretenir des relations. Ici, ces besoins s'incarnent par des gestes simples: Kevin a faim, Faustino le nourrit. Kevin manque de tomber, Faustino le rattrape. Puis, leur relation évolue, comme si l'un cherchait finalement à s'émanciper de l'autre, et ils finissent par se partager la trottinette à quatre roues et à s'élancer dans l'espace en formant des huit, dans une chorégraphie en partie au sol, où l'un tombe et remonte, faisant chuter l'autre, qui remonte à son tour et ainsi de suite. Une musique traditionnelle - probablement suisse - commence à résonner. Les deux interprètes invitent le public des deux premiers rangs à les rejoindre dans une sorte de contredanse populaire, puis, au milieu de la foule dansante, ils reviennent ensemble, chevauchant leur trottinette, pour cette fois se lancer dans une sorte de danse de ballet motorisée. Ici la transition est peut-être un peu forcée, on sent que le spectacle a été construit par scènes, puis assemblés, comme si le choix de jouer avec cette trottinette avait été le moteur initiale et que la dramaturgie s'était construite tout autour, ce qui n'a rien de surprenant. Après tout, le propre du burlesque est bien de construire à partir de la matière d'une situation tangible et non d'imposer une idée à la situation. C'est simplement qu'à cet endroit du spectacle, on sent encore la patte des deux créateurs, la transition est encore un peu trop visible. Puis, soudainement, le siège de la trottinette se démonte, Faustino est au sol, et c'est au tour de Kevin de l'aider. À la fin, ils retrouvent leurs costumes et leur position initiale, Kevin a toujours faim et Faustino s'inquiète pour lui.
Après quelques recherches, on apprend que le duo en est à sa troisième création ensemble. Plus que des collègues, il est possible qu'ils soient des amis. Dans tous les cas, ce qui transparaît dans leur travail, c'est une profonde alchimie entre eux deux. Et cette alchimie, outre la justesse qu'elle insuffle à leur relation scénique, rend également possible, et désirable, un monde où nous prenons soin de l'autre. Par bonté.

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